Prochain arrêt

Je me lève, je monte dans le tram, il est à l’heure pour une fois. Je cherche des yeux une place libre ne voyant rien ni personne, c’est à peine si je distingue des formes plus sombres. Il règne une sorte de brouhaha comme dans tous les lieux publics, j’avance et à chaque pas j’entends des bribes de conversation : « tu as pensé au rendez-vous?…était assise dessus, t’y crois…non je ne sais pas et toi? …Élise, oui oui je me souviens… » ce ne sont pas vraiment des mots, juste des notes plus ou moins graves qui résonnent dans ma tête comme une mélopée.

Ah…une tâche plus claire, je m’assois. Le tram reprend sa marche, le paysage défile. Je plisse un peu les yeux pour ne plus voir que les mélanges de couleurs, on dirait un kaléidoscope. Bercé par les sons, hypnotisé par les lumières, le sommeil m’envahit. Mes paupières commencent à se fermer quand je reçois un coup sur le genou gauche. Pas un grand coup mais tout de même assez puissant pour que mon rythme cardiaque passe de son tranquille 70 à une cavalcade à 120 pulsations. Un coup à vous agacer quoi ! Je lève les yeux, prêt à fusiller sur place l’empêcheur de sommeiller en rond.

Le gêneur, un vieil homme prend lentement place sur son siège. Le dos voûté, le rythme lent, les gestes légèrement tremblants, il parvient enfin à s’asseoir dans un profond soupir. Je ne sais si c’est ce souffle, le regard absent, ou l’allure générale, mais cet homme m’est familier. Lui ne me regarde pas, il plisse les yeux en regardant pas la fenêtre, il n’a l’air ni de voir, ni d’entendre personne. J’aimerais faire un geste, lui parler, qu’il pose ses yeux sur moi pour aider ma mémoire défaillante. Une femme s’approche et demande si elle peut prendre place, le vieil homme tourne son visage vers elle et maugrée un « oui ». Une montée d’adrénaline, une sensation fulgurante de chaud-froid, je me sens pâlir. Non !

Je ferme les yeux, et je respire profondément. J’aspire à retrouver mon calme. Je tente de freiner les milles images qui se bousculent au portillon, je me focalise sur le tram. J’attends un arrêt, puis encore un, toujours les yeux fermés. Au troisième arrêt je prends mon courage à deux mains, j’ouvre les yeux et je lui parle. Je sens les vibrations du tram, la décélération, une légère secousse, les portes s’ouvrent. J’inspire un grand coup, « Bonjour papa c’est Henri… » je crie presque, je reconnais à peine ma voix. En face de moi une jeune femme me regarde l’air ahuri.